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Le tricot : une arme politique ultra puissante

Le tricot : une arme politique ultra puissante

Jeudi, Juin 11, 2026

Il y a une chose dont je suis quasiment certaine, c’est que si je vous parle de tricot et d’espionnage de guerre dans la même phrase, vous allez arquer un sourcil. N’est-ce pas ? 

Et effectivement, quand petit·e on voyait Mamie Suzette monter les mailles sur sa chaise à bascule au coin du feu, on était loin de se douter qu’à une autre époque, elle aurait pu participer à un acte de résistance. 

Pourtant, à travers l’Histoire, le tricot a toujours été une véritable ressource politique pour les femmes qui cherchaient à s’émanciper, mais pas uniquement pour elles, je vous raconte… 

Les tricoteuses, espionnes de guerre

Oui oui, vous avez bien lu. Pour vous expliquer plus en détail, il faut déjà comprendre comment fonctionne le tricot. Basiquement, il s’agit d’une sorte de code binaire : maille endroit et maille envers. 

Première Guerre mondiale : les mémés de la résistance

Pendant la première guerre mondiale, en Belgique occupée, les Allemands contrôlent le réseau de chemin de fer afin d’envoyer des troupes et des munitions vers la France. La résistance recrute alors des femmes âgées qui vivent près des voies ferrées. Elles tricotent à leur fenêtre dans le but de surveiller les trains allemands. 

Elles retranscrivent ensuite leurs observations dans leur ouvrage. La maille endroit sert de “base normale” au tricot, tandis que les mailles envers et les jetés servent à écrire le rapport de la journée. Une fois l’ouvrage terminé, on obtient une suite de trous et de bosses qui correspondent au code binaire (exemple : 3 trous = 3 trains de munitions tel jour). Elles transmettent par la suite l’ouvrage complet au réseau de la résistance qui sait déchiffrer le code. 

Et ce n’est pas un élément isolé, pas même spécifique à la Belgique. À la même période, le gouvernement britannique va jusqu’à interdire l’envoi de patrons de tricot à l’étranger par voie postale, par peur de l’espionnage.

Seconde Guerre mondiale : L’histoire de Phyllis Latour 

Parachutée en France, dans l’Orne en 1944, elle a pour mission d’envoyer des messages radio aux Alliés sur les positions des troupes allemandes. 

Pour chiffrer un message codé, il faut ce qu’on appelle un bloc de chiffrement unique, sous forme de longue liste de chiffres. À l’époque, être contrôlé et fouillé est monnaie courante, et être pris avec de tels documents c’est la case prison direct (voire pire).

Alors Phyllis Latour élabore un plan ma foi assez incroyable : elle utilise la microphotographie pour réduire les blocs de chiffrement à une taille minuscule, qu’elle imprime chimiquement sur de fines bandes de tissus en soie. Ces bandes sont ensuite enroulées sur ses aiguilles, et elle tricote par-dessus, les rendant invisibles (SO SMART !). Du coup elle peut se balader avec son sac de tricot, se faire contrôler, sans jamais risquer l’arrestation. 

Elle enverra 135 messages codés sans jamais se faire prendre. Elle est décorée de la légion d’honneur en 2014.

Les Stitching Circles ou Cercles de Tricot comme moyen d’émancipation

Globalement, dans l’Histoire, le tricot a toujours été une affaire de femmes. Ne vous méprenez pas, je sais très bien que de nos jours (wow l’expression de vieille) des hommes pratiquent cet art exquis, mais soyons honnêtes : allez proposer une paire d’aiguilles et une pelote à tonton Christophe ou papi René, vous verrez de quoi je parle. 

Un outil d’émancipation financière

Donc je disais, au cours de l’Histoire, les femmes s’emparent du tricot pour en faire une ressource dans bien des domaines. Globalement, de tous temps le tricot a été un des principaux leviers d’indépendance financière chez les femmes. 

Dans son livre Le pouvoir du tricot, Loretta Napoleoni nous parle par exemple des femmes d’Islande et des Îles Shetland qui, entre le 17e et le 20e siècle, se servent du tricot comme moyen de subsistance. Elle vendent notamment leurs ouvrages pour maintenir à flot leurs familles lorsque les hommes partent en mer ou que l’économie locale s’effondre. 

Un outil de rébellion silencieuse

Au 19e siècle, aux États-Unis, les femmes n’ont pas le droit d'émettre publiquement des opinions politiques. 

Mais il est déjà loin le temps où on pouvait les réduire au silence… Elles créent alors des cercles de tricots et d’arts textiles en tout genre, qui sont en fait des réunions secrètes où elles abordent différents sujets de société auxquels elles ne sont pas conviées en règle générale. 

On voit alors naître des Anti-Slavery Sewing Societies (Sociétés de couture anti-esclavagistes) où elles prétextent tricoter et coudre des vêtements pour les personnes fuyant l’esclavage. En réalité, elles débattent, proposent des lectures de textes interdits, et récoltent des fonds pour la cause abolitionniste. 

C’est un peu le même principe avec les suffragettes, qui littéralement tricotent des pancartes politiques, et parallèlement vendent leurs ouvrages pour financer leurs actions. 

Le craftivism moderne 

De nos jours (oui, encore), le tricot reste un moyen d’expression militante et politique puissant. Les enjeux ne sont plus les mêmes, et on ne passe plus par des Stitching Circles cachant des réunions politiques clandestines, mais on assiste tout de même à un renouveau de ces cercles de tricot, et avec des objectifs pas si éloignés finalement… 

Le tricot comme héritage militant 

Toujours dans son livre Le Pouvoir du Tricot, Loretta Napoleoni nous parle notamment du mouvement Pussyhat Project (j’avoue que je n'oserais pas le traduire), mais vous allez voir c’est assez simple. Lors de la Marche des Femmes de 2017, de nombreuses femmes défilent dans les rues avec des bonnets roses tricotés ou crochetés, pour exprimer leur colère contre Donald Trump après ses propos scandaleux lors de sa campagne de l'époque (mais si vous savez, "grab them by the p****, la classe...). 

C’est une forme de protestation pacifique collective et puissante, que l’on peut voir comme un héritage des cercles de tricot de nos ancêtres.

Arts textiles et anticapitalisme 

Comme vous le savez, ces dernières années, on assiste à une montée en flèche des entreprises de fast fashion et d’ultra fast fashion. Entraînant de fait une perte des valeurs authentiques de l’artisanat local et durable.

De nombreux mouvements de cercles de tricot renaissent à présent, dans l’optique de contrer le monde ultra numérique et ultra fast construit et promu par le capitalisme. On assiste là encore à une forme de résistance passive, un besoin de recréer du lien, du concret et de la passion pour les savoir-faire artisanaux. 

Ce lien qui nous unit 

Le tricot est depuis tous temps bien plus qu'une simple activité manuelle. Il est l’expression puissante de plusieurs générations de femmes qui cherchent à se faire une place dans une société qui jusqu'à assez récemment ne voulait pas d’elles. Une pelote, deux aiguilles, de la créativité, de la force, de la résilience, de la persévérance, de la stratégie : un savoir-faire unique qui a traversé les époques et nous permet de nous sentir liées les unes aux autres. 

Alors la prochaine fois que tonton Christophe vous sort une phrase nonchalante du style “ouais les femmes blabla... le tricot...”, pensez à moi et faites lui lire cet article 😉

SOURCES

  • Le Pouvoir du tricot : Retisser nos liens dans un monde désuni, Loretta Napoleoni, 2020.

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